Pour Reporters sans frontières - Urgent - (2009-11-01)

Eduardo Mackenzie

Documento sin título

Les journalistes María Isabel Rueda et Mauricio Vargas Linares, éditorialistes du quotidien El Tiempo (Bogota) viennent de protester contre ce qu'ils considèrent comme « un abus et un outrage» contre la liberté de la presse de la part de quatre haut responsables de la Cour Suprême de Justice de Colombie.

Leur protestation fait suite à une réunion qui a eu lieu le 30 octobre 2009 dans les locaux du journal El Tiempo dans laquelle le président de la Cour Suprême de Justice, Augusto Ibáñez, a demandé à la direction du journal de mettre fin à la collaboration de ces journalistes. Augusto Ibáñez, et trois autres magistrats de la CSJ, ont demandé, en plus, la même sanction à l??égard des éditoriaux de l'ancien conseiller présidentiel José Obdulio Gaviria et de l'ancien ministre de l??Intérieur et de la Justice Fernando Londoño Hoyos.

Bref, les magistrats ont réitéré qu??il fallait fermer les pages de El Tiempo aux écrits de José Obdulio Gaviria, Fernando Londoño Hoyos, María Isabel Rueda et Mauricio Vargas. Or, ils sont tous des éditorialistes très connus et très appréciés en Colombie pour leur indépendance et leur courage personnel.

Lors de son incursion à El Tiempo, Augusto Ibáñez était assisté par les magistrats Jaime Arrubla, Vice Président de la CSJ, Francisco Ricaurte et Julio Enrique Socha Salamanca.

Ce n??est pas la première fois que des hauts magistrats colombiens s??en prennent aux journalistes colombiens.

Le 23 août 2009, j??avais envoyé une lettre à Reporters sans Frontières pour avertir qu??un certain nombre d??abus étaient en train d??être commis en Colombie contre la liberté de la presse. J??expliquais que, paradoxalement, ce n'est pas le gouvernement qui poursuit les journalistes en Colombie, que cette persécution émane des cercles ennemis du gouvernement et qu??elle est relayée par d'importants membres du pouvoir judiciaire, bien connus pour leur opposition au gouvernement du président Álvaro Uribe.

Par exemple, en août 2009, un groupe de journalistes avait été poursuivi au pénal par José Alfredo Escobar Araújo, membre du Conseil Supérieur de la Magistrature. Le Tribunal Supérieur de Bogota a débouté ce magistrat et les journalistes ont échappé à des lourdes sanctions. Escobar Araujo soutenait que les journalistes avaient « violé ses droits » pour avoir écrit dans plusieurs articles datant de 2008 qu'il était un « magistrat indigne ». Escobar avait reçu un cadeau de Giorgio Sale, un individu emprisonné en Italie, en novembre 2006, pour trafic de narcodollars. Giorgio Sale avait été aussi en rapport avec Salvatore Mancuso, un ex chef paramilitaire, emprisonné et extradé aux États-Unis avec 14 autres ex chefs « paras ».

Mauricio Vargas avait dénoncé les liens de plusieurs magistrats avec d??obscurs personnages liés à Mancuso. Il critique également la guerre de guérillas que mène la Cour Suprême de Justice contre le gouvernement d'Uribe. Mauricio Vargas, et les autres éditorialistes qui avaient fustigé l'attitude indélicate du magistrat Escobar Araújo, ont été absous par le TSB. Toutefois, cet organisme a exigé qu' « on rectifie » une phrase des articles où l'on disait qu'Escobar Araújo influençait la nomination d'autres juges et magistrats. Les journalistes ont dû obtempérer.

Rodrigo Pardo García-Peña, un autre journaliste, directeur de la revue Cambio, qui avait aussi critiqué le magistrat Escobar pour le même fait, fut condamné par une juge de Bogota à passer quelques jours en prison et à payer une forte amende. Selon elle, Pardo « avait ignoré » l'ordre d'un juge dans le cas du magistrat Escobar.

Face à cet ordre de détention, plusieurs sociétés de presse ont protesté. « Priver de la liberté un journaliste sous un argument tellement insignifiant constitue un affront aux proportions incalculables et crée un grave précédent contre l'activité journalistique », ont déclaré Andiarios, Asomedios et la Société Interaméricaine de Presse.

Un cas encore plus grave a éclaté le 30 juin 2009 quand la magistrate Sandra Castro, de la Fiscalía General de la Nación (le Ministère public), a annoncé qu??elle porterait plainte au pénal contre l??éditorialiste Fernando Londoño Hoyos. Considérant que les écrits de Fernando Londoño Hoyos, directeur de l'émission La Hora de la Verdad, de Radio Super de Bogota, constituent, à ses yeux, un «complot criminel aggravé», la magistrate a décidé de porter plainte contre Fernando Londoño et contre William Calderón, un autre journaliste de l??émission.

La magistrate reproche à Fernando Londoño d??avoir présenté des preuves sur les abus que commettent certains magistrats contre des militaires qui ont été injustement emprisonnés en produisant des « preuves » et des « témoignages» dont la crédibilité est nulle. La Hora de la Verdad s'interroge aussi sur le phénomène contraire, c'est-à-dire sur le refus d'examiner des preuves que présentent certains inculpés et sur la tiédeur du Ministère public au moment de décider les cas où il y a des personnes accusées d'être liées à l'appareil politico-militaire des Farc. Fernando Londoño, en outre, a révélé, en juin 2009, que les nombreuses visites de Giorgio Sale aux bureaux de la Cour Suprême de Justice avaient été effacées des enregistrements électroniques « dans le style mafioso le plus pur avec destruction de preuves ».

Quelques jours plus tard, les attaques contre Fernando Londoño ont redoublé. Au cours d??une interview avec une télévision colombienne, le président Hugo Chávez a accusé Fernando Londoño d'avoir organisé en 2004 l'envoi au Venezuela de « 200 paramilitaires colombiens » pour assassiner le chef d'État vénézuélien. Londoño nie tout en bloc et rappelle que la presse vénézuélienne avait enquêté sur l'affaire des prétendus paramilitaires et contesté la version de Chávez. Londoño a annoncé qu'il allait déposer une plainte pour calomnie, contre le mandataire vénézuélien.

En Colombie, l'offensive contre les journalistes s'exerce dans le cadre d'une politisation de l??appareil judiciaire, lequel prétend dicter sa loi au pouvoir exécutif, en créant des situations inextricables. Ce défi lancé à l'État de droit a déjà suscité de violents chocs entre les pouvoirs publics. La Cour Suprême de Justice s'est querellée avec la Cour Constitutionnelle et avec le bureau du Procureur général. Les tensions prennent des proportions inquiétantes entre le pouvoir judiciaire et le pouvoir législatif et entre le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif.

Les intrigues du magistrat Augusto Ibáñez et des trois autres magistrats à l??encontre des journalistes María Isabel Rueda, Mauricio Vargas, José Obdulio Gaviria et Fernando Londoño Hoyos, ainsi que les menaces subies par Fernando Londoño et Rodrigo Pardo, laissent apparaître le masque hideux d??un pôle autoritaire dans la magistrature colombienne qui est en train d'agir contre la liberté de la presse.

Force est de constater que nous sommes devant un phénomène très singulier dans lequel il y a, de fait, comme l??extension insidieuse d'une influence étrangère sur un secteur de l'appareil d'État colombien. Sommes-nous face à une stratégie de conquête, perfide et progressive, de l'État et de la société colombienne qui avance pas à pas, parcelle par parcelle, sans faire de bruit ?

L'heure est venue pour Reporters sans Frontières de dénoncer ces faits et de demander en particulier au magistrat Augusto Ibáñez de cesser ses man??uvres à l??encontre des journalistes qui ont le courage d??enquêter et de critiquer les graves défaillances du pouvoir judiciaire colombien.

Eduardo Mackenzie, journaliste.